RECIT DE QUINCY JONES : A PROPOS DE DUKE ELLINGTON

Récits de Quincy Jones   'à propos de Duke Ellington'


Extrait du livre : ' Quincy ' par Quincy Jones, aux Editions Robert Laffont – 2001


[…] Malgré cette percée, le climat racial me donnait l’impression de me heurter à un mur, provoquait en moi comme un vertige social. En 1972, le producteur Bud Yorkin, Ray Brown ( mon musicien préféré mais aussi mon manager à l’époque) et moi-même, sommes allés à Las Vegas parler avec Duke Ellington en vue de l’émission spéciale de CBS, Duke, We love you madly, que je produisais- ma première production télévisée. A soixante quinze ans, l’air épuisé, assis au piano face à son orchestre légendaire, l’un des plus grands musiciens et compositeurs du Xxè siècle se produisait dans une salle de casino sans se départir de sa dignité habituelle. Le célèbre saxophoniste ténor Paul Gonsalves, dans un état d’ébriété, allait jouer de table en table pour les clients tel un orchestre mariachi à lui tout seul.

Duke

 

Duke et Billy Strayhorn

 

 

Paul Gonsalves


Contrairement à Basie, Duke ne se laissait guère approcher. Malgré cela, j’aimais et admirais ce géant. J’avais eu la chance de jouer de la trompette dans son orchestre une ou deux fois à New York dans les années 1950. En 1966, on a fait quatre séminaires de jazz dans des universités d’Etat en Californie, organisés par Mary Jane Hewitt, l’un des professeurs d’Angela Davis à UCLA, voyageant avec l’orchestre de Duke au grand complet plus un panel de critiques comprenant Leonard Feather. A un moment, Duke s’est tourné versz moi et m’a dit : ' Quincy, tu devrais arrêter les films et les disques et écrire des symphonies pour le New York Philarmonic '. A quoi, j’ai répondu : '  Duke, on ne me l’a jamais proposé '. Il a compris .C’était un géant, un roi au même titre que les brillants intellectuels noirs de son entourage, comme le compositeur-arrangeur Billy Strayhorn et Luther Henderson. Dans les années 1950, je passais des nuits chez Billy Strayhorn, à Harlem, à boire et à manger des haricots rouges ou du riz et du jarret de porc cuit dans la bière avec l’auteur Langston Hugues. Quel privilège d’être assis à écouter ces immenses intellectuels et artistes sonder leur âme et nourrir la mienne.

Quelques années auparavant, j’avais proposé à certains directeurs de chaîne de télévision une émission spéciale en hommage à Duke Ellington de son vivant. Mais mon idée n’a intéressé personne. Ils se seraient mis en quatre pour un spécial Irving Berlin ou Cole Porter, mais Duke, pas question. Du coup, je me suis senti investi d’une mission. […]

J’ai fini par rencontrer un directeur à CBS spécials, Phil Caprice, qui m’a dit : ' Ca m’intéresse vraiment, c’est un concept très valable, mais il faudra accepter de travailler avec une équipe de production en place, parce que vous n’avez aucune expérience de la télévision ' […]

Au boulot ! J’ai téléphoné à tous les gens qui me devaient un service, et je n’ai eu besoin de convaincre personne. Sammy Davis Jr., Billy Eckstine, Joe Williams, Ray Charles, Aretha Franklin, Roberta Flack, Sarah Vaughan et Peggy Lee sont venus, ainsi que le big band de Count Basie, Paula Kelly, le révérend James Cleveland et sa chorale, et le Chicago Transit Authority, alias Chicago, en pleine gloire à l’époque, qui ont accepté de faire là leur première télévision par respect pour Duke.

 

Big Band de Count Basie

 

 

Phil Ramone a pris l’avion de New York pour s’occuper du son, ce qui a été providentiel car cette émission était un vrai cauchemar technique. […] On sentait que Roberta Flack, Sarah Vaughan et Peggy Lee avaient une dent contre Aretha, toute jeune et au sommet du top 50. Elles la titillaient, se plaignaient qu’elle ne sache pas déchiffrer et refuse de porter une robe noire comme elles. Aretha a réagi en se surpassant pour les punir vocalement sur le pot pourri d’Ellington arrangé par Mitzi et kenny Welch qu’elles chantaient à quatre. Elle a déménagé. Le message était clair : la révérente Aretha ayant placé la barre très haut, restait à assurer. Dieu sait qu’elles en étaient capables, et elles l’ont toutes prouvé. Elles ont eu droit à une ovation debout, ainsi que Roberta Flack pour son interprétation en solo de Lush Life de Billy Strayhorn que chacune des autres chanteuses présentes rêvait de chanter.

 

Duke souffrait d’une pneumonie si grave qu’il a fallu le conduire direct à l’hôpital après le tournage de l’émission. IL savait que ses jours étaient comptés. Tous les mois de décembre, depuis les années 1950, il nous envoyait une belle carte de vœux personnalisée. En 1973 , il l’a postée en mai, et il est mort le 24 du même mois. Mais quand il a du quitter l’auditorium cette nuit de 1972, un sourire éclairait son beau visage. IL savait qu’on l’aimait à la folie .

Sur cette émission, j’avais une assistante chargée de s’occuper de Duke, de lui préparer une orange pressée tous les matins . Elle s’appelait Anne Spielberg. Elle se baladait dans le bureau en demandant à tout le monde : ' Quelqu’un voudrait jeter un coup d’œil à la cassette de mon petit frère ? ' Sans succès. Le ' petit frère ' d’Anne, Steven, est devenu rien de moins que le réalisateur le plus doué et le plus célèbre de l’histoire de Hollywood. Par la suite, Anne a écrit et produit ' Big ', le film avec Tom Hanks, entre autres succès. […]

 

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