LES CHANTEURS ET CHANTEUSES DE JAZZ

FRANK SINATRA

Les chanteurs et les chanteuses


Nous allons traiter dans ce chapitre ( et dérivés), des chanteurs et bien sûr des musiciens qui les entourent et les ont côtoyés.

Des témoignages du trompettiste et producteur Quincy Jones et d’autres qui s’avèrent très intéressants.
IL s’agit d’un milieu artistique où dans les fameuses années 50 à Saint Germain des Prés, de grandes personnalités se sont croisées.

Nous vous parlerons par exemple de Marpessa Dawn (actrice métisse du film '  Orfeu negro ' de Marcel Camus) entre autres, c’est ce qui est passionnant dans ces témoignages.

Vous me direz, pour revenir à notre fameuse corrélation, le film ' Orfeu negro ' se passe au Brésil, et les compositeurs de la musique de ce film ne sont autres qu’Antonio Carlos Jobim et Vinicius de Moraes.
Merci de votre attention.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître au premier abord, le chanteur de jazz préféré des musiciens du même nom est Frank Sinatra ( malgré la carrière commerciale que celui-ci à fait par la suite)

Voici un premier témoignage du trompettiste et plus tard producteur de la plupart des stars ( Mickaël Jackson …) en plus de grandes chanteuses de jazz au début.

Quincy Jones


Livre : ' Quincy ' par Quincy Jones, éditions Robert Laffont :

[…] Dinah Washington aimait qu’un orchestre ait répété les choses à fond avant l’enregistrement, pour qu’elle puisse arriver au studio, mettre dans le mille et repartir très vite.

Dinah Washington

 Ella Fitzgérald était une personne timide, presque renfermée, qui appréciait les arrangements lui permettant de s’extérioriser, de se libérer. A la fin de mon arrangement sur ' I’m beginning to see the light ' pour Ella avec l’orchestre de Basie, j’ai fait tourner une boucle où elle était censée faire du scat. Avant de commencer, j’ai dis à Basie : ' Quand on arrive à la coda, on lui colle un bon coup de cravache ', ce qui l’a fait rire parce qu’il savait à quel point elle était timide. Et ça n’a pas raté, elle a pris le mors aux dents. Toute fringante, elle s’est emballée à bride abattue et elle a cavalé, cavalé. Chaque chorus était plus éblouissant que le précédent, les musiciens et elle se grisaient de musique. Elle galopait tellement à fond de train que je ne pouvais vraiment pas freiner l’orchestre ? Alors j’ai continué à les diriger sur la coda, jusqu’à ce qu’Ella ait eu son compte.

Ella Fitzgerald                       Sarah Vaughan

Sarah Vaughan, elle, préférait la sophistication, les harmonies plus complexes. Mais, comme Ella, elle pensait et chantait à la façon d’un instrument, au point que les paroles passaient presque au second plan. C’est le secret de la longévité et du succès des meilleurs chanteurs de big bands : Sassy, Ella, Frank Sinatra, Billy Eckstine, Peggy Lee. Il sont tous été influencés par de grands musiciens, les superstars de l’époque.

J’étais curieux de savoir à quelle sauce musicale Frank aimait être mangé. Il a été très clair la-dessus. IL est arrivé à la répétition au Sporting-Club de Monaco, coiffé de son fameux chapeau de la pochette de Swinging lovers, m’a fixé de ses yeux bleu acier et m’a dit : '  tu as entendu mes disques, alors tu sais ce que tu dois faire. Tu connais mon bagage '.

On a répété quatre heures, avec les cinquante cinq musiciens jusqu’à la perfection. A la fin, il m’a dit : ' koo-Koo ', m’a serré la main et est parti. IL ne m’a pas adressé plus de dix phrases en tout. Le super-pro.

Le soir du spectacle, quand les lumières se sont tamisées, j’ignorais par quel côté Frank allait monter sur scène. Le présentateur l’a annoncé, et j’ai demandé discrètement : ' Où est-il ? ' au régisseur, qui a regardé de tous les côtés et s’est contenté de hausser les épaules. Au moment où j’ai entendu ' Frank Sinatra ' et les applaudissements du public,  j’ai fait jouer à l’orchestre le thème de ' L’homme aux bars d’or ' tout en jetant un œil à droite et à gauche de la scène pour attaquer ' Come fly with me ' dès l’entrée de Frank. Je dirigeais en suivant le score tout en cherchant à le repérer. Trois minutes plus tard, toujours pas de Frank. Ca m’a semblé une éternité. Les applaudissements ont redoublé. Pas de Frank en vue

Frank SINATRA 


Finalement, j’ai jeté un regard par-dessus mon épaule, '  Merde alors ! ' Il arrivait du fond de la salle. Le sponrting a la forme d’une longue piste de bowling, et Frank ne se pressait pas. Il s’est arrêté à une table pour serre la main à Noël Coward, à une autre pour saluer Cary Grant et Grace Kelly, et encore à une autre, en prenant tout son temps. Après quelques pas en direction de la scène, il s’est arrêté net, a fouillé dans sa poche, a sorti son étui à cigarettes en or, l’a ouvert, en a pris une, l’a allumée. J’ai cru mourir. Trois minutes d’applaudissements c’est déjà long , mais quatre, cinq… Finalement, il est arrivé sur la scène, toujours sous les applaudissements, et j’ai lancé Come fly with me '. Il s’est tourné face au public, auquel il a fait don de sa voix unique, et là, j’ai compris pourquoi les applaudissements avaient duré aussi longtemps.

Certains chanteurs aiment se placer en avant du temps, d’autres légérement en arrière. Frank, lui, utilisaient toutes les possibilités : un peu en avant, en plein dessus,, un peu en arrière, comme si c’était l’évidence même. Ayant fait ses armes avec les big bands, à l’instar de ses idoles Billie Holiday et Louis Armstrong, Frank avait appris à phrase comme un instrument et à toujours garder la notion exacte de la place du temps. IL avait un tel swing qu’on aurait pu le mettre la tête en base et le secouer comme un prunier qu’il n’aurait jamais raté un temps. IL a boumé sur les seize premières mesures de ' Come fly with me', a inspiré une longue bouffée de cigarette juste avant le pont, et, quand il est arrivé à '  When I get you up there, where the air is rare… ' il a tourné la tête pour qu’un fin rayon de lumière bleue sur scène éclaire son profil, et là, il a soufflé la fumée par la bouche. Incroyable ! IL maîtrisait toutes les nuances les plus infimes. IL ne gaspillait rien – paroles, émotions, notes. IL était tout en économie, en puissance, en style et en talent.
IL a enflammé le public du Sporting-Club pendant une heure et demie ; il a vraiment cassé la baraque. Après le concert, il m’a serré la main et m’a dit : ' Beau travail, Q ', et il est parti. Pouf ! Envolé. Je n’ai plus eu de ses nouvelles jusqu’en 1962.

C’était la première fois que quelqu’un m’appelait ' Q ' . Je n’ai même pas eu le temps de lui dire merci. De retour à Paris, je suis resté trois semaines sur mon petit nuage. D’ailleurs, lors d’un de mes cours particuliers avec Nadia Boulanger, je lui ai raconté mon expérience avec Frank, je lui ai parlé de son style, de sa musicalité, de son exploitation de toutes les inflexions instrumentales modernes dans son approche vocale mélodique et de sa diction si naturelle.

Nadia m’a avoué tout ignorer de lui, mais a totalement souscrit à ce que je lui expliquais sur sa conception de la musique. '  Expressivité, sentiment, conviction, précision et connaissance, c’est ce que tout artiste recherche. Quand on vise ces cinq qualités, peu importe le genre musical '.

Nadia Boulanger ( ici avec Astor Piazzola)


J’adorais parler musique avec elle. ON s’installait dans l’accueillant salon de sa résidence d’été au Conservatoire américain de Fontainebleau, et elle parlait des heures durant. Pas de crayon, pas de papier, pas de leçon. Juste du savoir . Elle admirait le jazz. Moi, je voulais apprendre à écrire des symphonies, mais elle ne voulait pas en entendre parler. Elle me disait : '  approfondis tes compétences, mais oublie les grandes symphonies américaines. Tu possèdes déjà quelque chose d’unique et de vital. Alors creuse le filon que tu as en toi '.

Cela se passait bien des années avant que la plupart des universités américaines, y compris celles pour Noirs, songent à mettre le jazz au programme. A l’époque, on y enseignait Bach et Beethoven comme s’ils avaient un lien direct avec Dieu. Stravinski lui-même aimait le Jazz. Un jour, Nadia me l’a présenté et il m’a demandé ce que je faisais à Paris en ce moment. Je lui ai dit la vérité : j’écrivais des arrangements pour le chanteur Henri Salvador. IL a hoché la tête, l’air quelque peu surpris, mais non sans respect. Après son départ, Nadia m’a lancé : ' Qu’est-ce qui ne va pas ? Je ne t’ai jamais vu dans cet état ? 

  • Je viens de dire à Mr Stravinski, que j’écrivais un arrangement sur le ' blues du dentiste pour Henri Salvador . Je me sens tout intimidé face à un génie.
    – Ce mot est ridicule. Si tu l’emploies, réserve-le à celui qui a atteint dans son oeuvre le summum des cinq qualité dont je t’ai déjà parlé : sentiment, expressivité, conviction, précision et connaissance. Je le répète, le genre de musique ne compte pas. '

J’adorais cette femme passionnée issue du beau monde européen grâce à un heureux mélange d’origines russes et françaises. Je lui apportais souvent une bonne bouteille de beaujolais et des pêches au sirop qu’elle adorait, achetées à l’économat de la base de l’armée américaine par l’intermédiaire du jazzman Mezz Mezzrow. En privé, je prenais un malin plaisir à la taquiner sur ses parties de jambes en l’air avec Stravinski, même si c’était un véritable blasphème vis-à-vis de la première femme à avoir jamais dirigé le New York Philarmonic.

 

En outre, j’étais mal placé pour taquiner qui que ce soit sur le sujet. En France, j’avais une liaison sérieuse avec une superbe actrice et chanteuse de Harlem, Marpessa ' Gypsy ' Dawn, mais je sortais en mêle temps avec une ou deux autres femmes. Un jour où Marpessa avait projeté un dîner avec moi, je lui ai dit : ' - Remettons ça à la semaine prochaine, chérie, je vais sans doute travailler tard en studio avec Eddie Barclay. ' Ce même soir, je vais au restaurant chinois avec une amie marocaine, et je tombe sur Marpessa. Piégé, une fois de plus ! Mais je ne l’en ai aimée que davantage, parce qu’elle a laissé couler. J’ai découvert par la suite que, de son côté, elle sortait avec mon ami Ian Fraser, arrangeur et chef d’orchestre à Londres. L’équilibre existe, dans ce monde.
Quelques semaines plus tard, elle m’a téléphoné, tout excitée par une proposition du cinéaste Marcel Camus, qui voulait qu’elle parte au Brésil pour être la vedette d’un film. Je me suis enquis du budget, qui n’était pas énorme, d’après elle. En outre, elle devait voyager sur un cargo pour rejoindre le Brésil. Je lui ai demandé si elle avait vraiment envie d’accepter. Elle s’est décidée toute seule. J’ai pris le train jusqu’au Havre pour l’accompagner à l’embarcadère le jour du départ. Sur le quai, je lui ai dit : '  Il y a peut être mieux à faire que d’aller en Amérique du Sud sur un cargo pour tourner avec un inconnu.
– Le jour où tu auras une idée, préviens-moi. '

Elle est montée à bord, et la première fois où je l’ai revue par la suite, c’était sur un écran de cinéma gigantesque. Le film s’appelait Orfeu Negro et allait devenir un classique. C’est vous dire que j’avais encore beaucoup à apprendre.

 

photo extraite du film : 'Orfeu Negro'

avec Marpessa Dawn et Breno Mello

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