DUKE ELLINGTON

 

 

DUKE ELLINGTON

( 1899-1974)

  

Architecte des sons

Peintre de l’Imaginaire

Ulysse de l’Odyssée du Jazz

et de la musique « tout court »

Homme-Orchestre

Compositeur et auteur des Concerts Sacrés

 

Introduction

 

Duke, pour moi, c’est le Compositeur du XXè siècle ( avec Stravinski)

 

On commence à parler de lui en 1924 et on continuera à en parler jusqu’en 1974, date de sa mort, ou disons de son envol vers autre part.

Je tiens à vous préciser d’emblée que Duke Ellington n’appartient pas à une époque préciser de l’Histoire du Jazz. Un compositeur de sa trempe a évolué dans tous les azimuts au gré de son inspiration et des musiciens qui « ont « travaillé » avec lui, chez Duke’s Place, comme ils se plaisaient à le dire.

Ce compositeur a un répertoire absolument gigantesque et selon les moments de sa vie et de l’Histoire du XXè siècle, on verra surgir plusieurs périodes.

Les musicologues et historiens ont pris l’habitude de classer ces périodes. Moi, je ne m’y prendrais pas comme cela car je ne pense pas que ce soit uniquement une histoire de périodes…

Toutefois, il faut savoir quelquefois rester scolaire, surtout si l’on prétend enseigner.

Voici donc comment peuvent se présenter les choses :

 

·       Premier mouvement : 1924-1939

·       Deuxième mouvement : 1939-1945

·       Troisième mouvement : 1945-1954

·       Quatrième mouvement : 1954-1974

       En fait, j’établirais des subdivisions pour cette 4ème période.

 

     IL faut savoir qu’Ellington n’est pas seulement un grand compositeur et un chef d’orchestre, il compte aussi parmi les pianistes influents du jazz…

Le monde de Duke est un monde à part, et cela se remarque dès le début de son œuvre :

Des morceaux tels que « Sophisticated Lady », « Day Dream », «  In a sentimental Mood », « Mood Indigo » « Solitude » «  Prélude to a kiss » « I got it bad » …( j’en oublie cent ! ) sont de Véritables Merveilles de Créativité… de véritables bijoux artistiques. Là, par contre, si vous ne voulez pas jouer ce genre de morceaux, c’est que vous êtes absolument étrangers aux sons et à l’Esthétique tout court.

Il y a tout la dedans... Mélodie, harmonie, mystère …

Ce petit quelque chose de plus qui fait un très grand artiste, quelqu’un de complet… Il est absolument nécessaire que vous vous rendiez compte  de cela.

 

De « Something to live for » aux morceaux des Concerts Sacrés comme “ In the beginning god”, “Heaven”, ”Come Sunday”, on a la signature des “presque » débuts du jazz et, avec les dernières compositions des Concerts Sacrés à mon sens, et avec John Coltrane, les dernières créations mélodico-harmoniques du XXè siècle. 

 

Si vous enlevez Duke Ellington, vous amputez le monde du jazz, le monde de la musique tout court, du plus grand de ses peintres…

 

Il faut absolument que vous en preniez conscience, cela est primordial.

 

Duke dépasse le cadre du Jazz pour devenir un  énorme artiste, un musicien incontournable du XXè siècle.

Que je n’entende pas dire, comme certains musiciens, que Duke fait partie de l’ère X, de l’ère Y ou de l’ère Z…

Tout ceci est faux ! Ces gens-là n’ont rien compris… Ils s’occupent plus des styles que du fond de la musique. Ils n’écoutent pas. Ils ne font que survoler le langage musical et l’esprit d’un peuple : le peuple afro-américain.

Mais Duke, comme Clifford Brown ou d’autres, n’appartient pas à une seule race d’êtres humains, ils appartiennent à tous les peuples de la Terre comme Charlie Parker, Bud Powell, Dizzy Gillespie, John Coltrane et d’autres.

 

L’authenticité de l’artiste…

Ce qu’il a en plus : une capacité de composition d’œuvres à grande échelle largement au-dessus de la moyenne, toutes musiques confondues…

 

Je ne le répéterai pas assez, il est absolument très important que vous preniez conscience de cet état des choses.

 

Ellington ne se destinait pas, au départ, à une carrière de musicien. Il voulait être peintre, ou architecte. Et cela se ressent terriblement dans sa musique !

 

A part les thèmes phares que nous connaissons tous, il y a d’autres morceaux qui atteignent un degré esthétique prodigieux.

 

Et ce qui, pour moi, représente l’apothéose… vraiment… l’apothéose que vous soyez croyants ou non ( et cela quelle que soit votre religion), ce sont les « Concerts Sacrés ».

 

Cette musique est absolument sublime, c’est la Majesté Absolue de l’Esthétique, et je vous avouerai que pour parler de ce Duke-là, les mots me manquent…

  Duke            et      Billy Strayhorn ( Je vous en parle un peu

                                                                 plus loin ... )

  

Les musiciens de Duke

 

Edward « Duke » Ellington était, comme William « Count » Basie, un découvreur de talents, et quels talents :

·       Wellman Broud ( 1891-1966 )

·       Juan Tizol (1900-1984 )

·       Sonny Greer ( 1903-1982 )

·       Johnny Hodges

·       Paul Gonsalves

·       Ray Nance

·       Willie Cook

·       Toby Hardwick

·       Harry Carney

·       Jimmy Hamilton

·       Cat Anderson

·       Barney Bigard

·       Cootie Williams

·       Ben Webster

·       Lawrence Brown

·       Joe Naton

·       Russell Procope

·       Clark Terry

·       Alice Babs

·       Jeff Castleman

·       Buster Cooper,

·       Herbie Jones

·       Wild Bill Davis

·       Quentin Jackson

·       Al Killian

·       Chuck Connors

  

Même si ces talents étaient déjà connus pour certains, ils n’ont pas pu tous réaliser de carrière en solo hors de l’orbite de l’orchestre, tout le monde vous le dira. Duke avait l’art et la manière pour faire ressortir un soliste de talent. Beaucoup de bons musiciens tels que Johnny Hodges formèrent des orchestres à part, mais revinrent rapidement dans le giron de l’orchestre

 

Et il y en a beaucoup d’autres… Vous pouvez me croire, beaucoup d’autres… Nous y reviendrons plus tard au fil de mes pensées …

Et nous établirons des dates précises ultérieurement.

 

Harold Hashby, Harol Minerve, Rolf Ericsson, Sam Woodyard, Jimmy Hamilton ( le fantastique Jimmy Hamilton), un de mes trois clarinettistes préférés avec Buddy de Franco et Barney Bigard !

Le phénoménal Harry Carney, Willie Cook, Louie Bellson (Drums) qui a également joué avec lui, Shorty Baker (trompette), Ray Nance (trompette, violon, danseur de claquettes) incontournable Ray Nance.

 

 

Mais, les enregistrements sonores de reflètent pas l’ahurissante puissance de l’orchestre , impressionnantes masses sonores en perpétuelle mouvance qui décrivent des paysages insoupçonnés tantôt tendresse tantôt violence, tantôt jungle, toujours mystères… Un véritable cinéma par musique interposée.

C’est cela Duke Ellington… et bien d’autres choses encore.

J’ai eu la chance d’entendre cet  orchestre plusieurs fois en direct ( en fait dès que je le pouvais, je suis un inconditionnel), sans Duke qui était déjà « parti » mais conduit par son fils Mercer Ellington, et avec son petit fils à la guitare rythmique. Monstrueux ! Vraiment monstrueux !

Mais il faut le voir en direct, absolument. Comme tous les big bands dignes de ce nom d’ailleurs.

Mais en particulier Celui-là et celui de Count Basie.
Ces deux orchestres sont vraiment à part en direct, croyez-moi.

            Big Band de William 'Count'Basie


       Je ne sais pas pourquoi, mais c’est comme cela. J’adore le fantastique orchestre de Thad Jones, Mel Lewis, celui de Kenny Clarke, Francy Bolland, mais ceux-ci sont très bien enregistrés… C’est peut être pour cela.. Je ne sais pas.

 

Mais Ellington et Basie en direct, quelle claque ! mais quelle claque !!

 

Je laisse maintenant la parole à Franck Ténot qui a réalisé la préface du livre de Stanley Dance «  DUKE ELLINGTON par lui-même et ses musiciens », Editions Filipacchi. :

 

Duke Ellington n’aimait pas tellement être considéré comme un musicien de jazz. « Nous jouons de la musique populaire » a-t-il souvent précisé, « une musique d’origine africaine qui s’est épanouie en milieu américain ».

Populaire, il l’a été durant toute sa carrière. IL a joué dans tous les endroits possibles, des dancings les plus vulgaires aux grandes cathédrales, en passant par les salles de concerts, les chaînes de radio, de télévision, les hôtels de luxe, les universités et les festivals de jazz. IL a aussi enregistré des milliers de disques. Pourtant, il n’a jamais été un « millionnaire du disque » du moment. Son nom n’a jamais figuré en tête des « hits parades » du Cash box ou de Billboard, les revues professionnelles qui donnent la cote des ventes.

D’autres, beaucoup d’autres, qui le copiaient parfois, ont connu cette éphémère et financière satisfaction. La plupart sont oubliés, tandis qu’aujourd’hui,  on rassemble et on recueille en microsillons, non seulement tout ce que Ellington a enregistré autrefois, mais aussi des pièces inédites et des retransmissions radiophoniques ou es enregistrements de concerts oubliés au fond des phonothèques.

Car Duke Ellington a réussi à la fois à être à la mode, en avance sur la mode et cependant jamais démodé. Cette recherche de la satisfaction  des goûts du public n’était pas pour lui la conséquence du désir de mieux vendre sa musique, mais l’envie de mieux comprendre l’âme et les émotions de ses contemporains.

 

Et comme il était noir, et qu’il attachait une grande importance à la place du peuple noir dans la civilisation de son siècle, il a toujours insisté sur le caractère « nègre » de son art. Les titres de beaucoup de ses œuvres soulignent cette tendance. De la « Black and Tan Fantasy » (1927) à « la plus belle des Africaines » (présenté à Dakar en 1966), en passant par « Creole Love Call » ( 1928), « Black Beauty » (1928), « Creole Rhapsody » ( 1931) et tant d’autres morceaux comme « echoes of the jungle », « caravan », « sepia panorama » qui évoquent l’homme de couleur.

Trois suites de longue durée sont particulièrement significatives. La première « Black », « Brown and beige », présentée en 1944 au Carneggie hall à New York, retrace en quelques mouvements l’histoire du peuple noir aux Etats-Unis, de l’esclavage à son émancipation. La seconde « Liberian suite » fut jouée en 1947 à l’occasion de la commémoration du centenaire de la proclamation de la République  africaine du Libéria. La troisième « a tone Parallel to Harlem » sous-titrée « A tone parallel to the american negro ou « harlem suite » enregistrée en 1951, est une description poétique et humoristique de la vie d’un ghetto noir. Et n’a-t-il pas posé dans l’une de ses pièces une question fondamentale : What color is virtue, What color is Love ? Sa vie toute entière répond à cette interrogation. Entre  « soda fountain rag », rigtime pour piano créé en 1914 et les « concerts sacrés » élaborés un demi-siècle plus tard, se déploie une œuvre aux mille facettes d’une belle unité d’inspiration, une œuvre qui est une illustration du conseil de Boileau : « Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage, polissez-le sans cesse et le repolissez ».

 

A l’origine, un gandin doué, issu de la petite bourgeoisie noire de Washington, et quelques copains adolescents qui cherchent à s’imposer auprès des danseurs et des noctambules de Harlem, à l’arrivée, un grand compositeur/chef d’orchestre de notre siècle qui essaie et réussit à faire jouer à son équipe des pièces à caractère sociologique et métaphysique sans avoir abandonné ses vertus originales : celles du traitement des sonorités et du swing. Là réside le miracle de sa création. Tout en restant toujours capable de faire danser ses contemporains, de les amuser ou de les stupéfier par des exploits instrumentaux, de jouer aussi bien des airs à la mode du jour que des blues qui plongent leurs racines dans les tréfonds du peuple noir, Duke Ellington a toujours été capable d’élever sa pensée au-dessus du quotidien et de faire passer dans certaines de ses pièces une pensée qui reflète tous les mouvements de l’âme humaine. Les « Concerts Sacrés » joués en hommage à un Dieu universel, œcuménique et interracial représentèrent d’ailleurs un aboutissement, une conclusion à son œuvre.

 

Celle-ci se divise en quatre périodes : la première, qui va de 1920 à 1939, est celle des cuivres bouchés, du « growl », de l’originalité sonore, celle aussi où l’improvisation tient une place essentielle. Ensuite, de 1940 à 1944, il démontra –en collaboration avec Billy Strayhorn-, que son équipe n’avait rien à envier, aussi bien par le swing que la technique, à celles de ses rivaux du moment. Puis, de 1944 à 1954, vint le temps des suites de longue durée, du raffinement et d’une certaine sophistication. Enfin, à partir de 1954, il rassemble tout son passé en une synthèse enrichissante. Il joue son œuvre et il joue avec elle. Il est, en enfin, en mesure de réaliser ce qu’il souhaite, capable de reprendre ses premiers succès de l’époque jungle, capable de se mesurer aux champions du style d’avant-garde, capable aussi de prouver que dans toutes les directions, il est plus qu’un grand chef d’orchestre et pianiste de jazz, mais un grand créateur du siècle.

 

Tout cela a demandé des années d’effort. La route fut longue et dure. Autour de lui, un choix exceptionnel de musiciens, dont certains, comme Harry Carney, Johnny Hodges et Cootie Williams, l’ont pratiquement aidé des débuts à la fin. Une équipe qu’il faisait travailler au sein d’un véritable atelier de création où chacun apportait son talent et ses idées. Les études, les enquêtes et les interviews rassemblées dans le livre de Stanley DAnce le prouvent : Duke Ellington pensait à la musique à chaque instant de sa vie. Alors que beaucoup vivent de leur art, il vivait pour lui. Et s’il entraînait inlassablement ses hommes sur les routes pour jouer aux quatre coins des Etats Unis, puis du monde, c’était pour pouvoir mieux polir et façonner cet instrument à seize têtes qui était son instrument : l’orchestre. Jamais il n’a cédé aux tentations de la gloire, de l’argent, du repos. On sait qu’à partir de 1960, il aurait pu se contenter de ses revenus de compositeur et n’apparaître que de temps en temps dans quelques grands concerts. Il aurait fallu se séparer de son équipe, renoncer à la possibilité de répétitions quotidiennes, de représentations incessantes.

 

C’est pourquoi Duke Ellington, à 70 ans passés, dormait 5 heures sur 24, pour aller de New York à Paris, de Las Vegas à Mexico, jouant tous les soirs, pour la danse, dans les universités, les cabarets et les festivals, obligeant encore ses musiciens à répéter l’après midi. Tout cela pour arriver à exprimer ses conceptions à travers un outil unique, un ensemble de vedettes ayant chacune son originalité, sa personnalité, dont il tirait le maximum. Et cela lui ouvrait les portes du paradis des sons, de tous les sons. Ceux des cuivres, des trompettes, des trombones, des saxophones, de la clarinette, de la voix humaine, des instruments de percussion. Il a tout exploré. Lorsqu’il s’asseyait à son piano, et il était un des plus grands parmi les pianistes, c’était pour ne donner que le schéma de la symphonie qu’il avait entendue dans sa tête, et qu’il ne se contentait pas d’écrire, car c’est en l’écoutant jouer par ses complices musiciens qu’il pouvait enfin l’améliorer, l’agrandir et lui donner une forme idéale.

C’est pourquoi, tous ses concerts, tous ses disques reflètent une vie exceptionnelle, celle de la création permanente, celle d’hommes toujours sur la brèche, à la recherche de la perfection la plus rare. - ( Franck Ténot )


 

 

 

 

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