CONVERSATION ENTRE CLIFFORD BROWN ET FATS NAVARRO

 

 

Conversation

entre Clifford Brown et Théodore « Fats » Navarro

 

  

(extrait du livre d’Alain Gerber : « roman d’un enfant sage : Clifford Brown » aux Editions Fayard)

 

 

[ … ] Les joutes musicales prolongeaient une tradition néo-orléanaise remontant aux premières années du siècle. Fats venait d’en transgresser le protocole. Il n’était pas d’usage, en effet, que le tenant du titre manifestât son approbation au challenger en présence du public, surtout de manière aussi ostentatoire. Les jazzmen à l’ancienne ne plaisantaient pas avec la hiérarchie : le statut économique de chacun dépendait étroitement de la place qu’il occupait. Faire une fleur à un concurrent, c’était se priver d’un avantage que l’on avait sur lui. Lui faire la courte échelle : accepter qu’il nous mangeât bientôt la soupe sur la tête. Ceux qui vous précédaient étaient là pour vous servir d’éclaireurs, certes, pour vous ramasser si vous tombiez en chemin, mais aussi pour vous mettre des bâtons dans les roues dès que vous menaciez de les rejoindre. Dans un tel contexte, les applaudissements de Fats, inauguraient, entre Clifford et lui, une relation d’une nature très spéciale.

 

Clifford Brown et Sonny Rollins

 

Et les voici en tête à tête, un dimanche matin, à l’heure de l’office. Théodore souffle à vide dans sa trompette afin de réchauffer l’embouchure. Ses doigts, pianotant sur les pistons, vérifient l’élasticité  des ressorts en même temps qu’ils dérouillent leurs propres jointures. Enfin, il se tourne vers Mr. Brown, demeuré jusque-là silencieux.
 » J’ai repensé à cette question que tu m’as posée un jour, commence-t-il. A propos des longues phrases, tu te souviens ? Sur le moment, je n’ai pas su quoi répondre… Je voudrais te faire entendre quelque chose. Une expérience, disons… Je ne suis pas sûr que ça va marcher, c’est pourquoi je préférais qu’on soit seuls : les mauvaises nouvelles vont vite, dans la jungle. Avec toi, quoi qu’il se passe, je sais que ça restera entre nous. Well… Il y a des mois que je travaille là-dessus, mais personne n’est encore au courant…

-        Tu me mets sur les charbons ardents, Théodore ! De quoi s’agit-il, bon sang ?

-        De quelque chose qui répondra peut être à ta fichue question – elle me turlupine depuis trop longtemps. Dis-moi : tu connais le solo de Bird sur Ko-Ko ?

-        Celui du disque Savoy ? par cœur !

-        Qu’est-ce que tu en penses ?

-        Penser ? Tu veux dire que ce truc m’empêche de penser ! Il m’obsède. IL me fiche une trouille de tous les diables !

-        C’est bien ça. Moi, je n’ai jamais eu aussi peur de ma vie, même quand j’ai découvert Dizzy… Ko-Ko, ce n’est pas de la musique : c’est le feu qui brûle sous la musique. Et ce feu-là peut nous réduire en cendres, fils , tous autant que nous sommes ! Ko-Ko, c’est le cœur du volcan… Tu veux que je te dise ce que je crois ? Au cours de cette séance, le saxophoniste a pris les ailes de Bird et il s’est envolé tout seul.
mais il fallait un saxophone pour ça. Si ç’avait été un trombone ou même une trompette, les ailes de Bird n’aurait pas suffi.

-        Voilà justement où je voulais t’amener. Je pensais comme toi, au début. Est-ce que j’ai changé d’avis ? pour être franc, je ne suis toujours sûr de rien.

-        Sûr de quoi, Theodore ?

-        C’est toi qui vas me le dire, Mr Brown. Je t’ai fait venir pour ça. Tu seras seul juge dans cette affaire. D’accord ? »

 

Kenny Dorham

 

IL n’attend pas la réponse. Il a déjà fermé les yeux. De sang-froid il attaque, sur le tempo meurtrier du disque, le solo de Charlie Parker.

 

«  Je n’ai pas pu entendre ce que je viens d’entendre ! » murmure Brownie quand Fats rouvre les yeux.

IL se racle la gorge.

«  Une trompette ne peut pas… Elle ne… Enfin, Theodore, une trompette n’est pas supposée jouer ce genre de chose !

-        c’est déjà ce que Ben Webster disait à Bird à propos du saxophone , il y a cinq ou six ans. Et regarde ce qui s’est passé depuis…

-        mais ce que tu viens de faire là… ! Comment veux-tu que ça réponde à ma question, en plus ? Ou à quelque question que ce soit ? Au contraire : toute ma vie je vais me demander comment tu t’y es pris. Merci du cadeau !

-        oh, la méthode, elle est simple ! Tu te lèves le plus tôt possible, tu fourres une sourdine dans le pavillon pour ne pas déranger les voisins, tu t’assieds au bord du lit et tu pratiques jusqu’à ce que le lit te tire en arrière par les épaules et que tu ne saches même plus si tu joues encore ou si tu ne fais que rêver.. Parce que je te le promets, tu vas continuer de jouer tout en dormant.

-        Tu me paies ma tête, Theodore ! J’aurais beau m’exercer vingt-quatre heures sur vingt-quatre que je n’y arriverais pas. Pas un type normal n’y arriverait.

-        Mais moi, fils, je suis né sur une île.

-        C’est ça : ça explique tout ! Maintenant, dis-moi, qu’est-ce que ça prouve au juste, de reproduire Ko-Ko sur une trompette ?

-        Tssst, tssst… Ecoute un peu. Ce qui m’a posé le moins de problème, c’est ce qui aurait dû me donner le  plus de mal, à savoir lier toutes ces notes entre elles. Avec onctuosité, tu vois ce que je veux dire ? Peu importe la longueur des phrases, en fait : le vrai défi, c’est la continuité. Que toute cela coule, même quand tu joues staccato. La continuité m’a donné du fil à retordre au niveau des doigts et des lèvres, tu imagines bien. Il a fallu trouver des solutions qui ne sont pas dans le manuel. Mais elle ne m’a jamais mis en difficulté dans ma tête. Comme si, dans ma tête, je pouvais ne pas être un trompettiste… Et quand j’ai compris ça, je me suis dit : «  Voilà ! Voilà ce que Mr Brown avait repéré, ce que j’aurais de différent des autres… » Seulement, tu sans ça n’a rien de bien mystérieux. Quand j’ai débuté dans le métier, à Miami, chez Walter Johnson, ce n’était pas de la trompette que je jouais, c’était du saxophone, fils ! Budd Johnson prétend même que je me débrouillais plutôt bien. Venant de lui, ç compte… Peut être que dans ma tête, je suis resté saxophoniste… »

 

Max Roach    Dizzy Gillespie   Charlie Parker

 

-        Clifford fixe un point dans le vide.

-        « Ma foi, on dirait que ça tient debout… marmonne-t-il.

-        - Tu trouves ? Il y a quand même quelque chose de bancal là-dedans. ET si le secret d’un instrument était caché dans un autre instrument ? Le secret de la batterie dans le piano, par exemple, et le secret du piano dans la voix, et ainsi de suite ? Si c’était justement ça que ça tend à prouver, comme tu dis : qu’il faut se tromper d’outil pour devenir un meilleur ouvrier ? C’ paraît dingue non ? Mais, d’un autre côté, quand on y réfléchit, si ce n’était pas le cas, comment tous ces binious tellement différents les uns des autres pourraient-ils s’accorder entre eux ?  Tu avais déjà pensé à çe Mr Brown ? »

 

 

 

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site