BUD POWELL

 Bud Powell, jeune

 

 

Bud Powell

 

 

Alors là, nous entrons dans le cercle fermé des gens que je place plus haut que tout.

Des comètes fabuleuses qui sont arrivées sur Terre, y sont restés moins d’une moitié de siècle, ayant été propager leur musique Ailleurs, vers d’autres mondes habités.
Ce sont des merveilles à l’état pur, des cristaux insondables dans la lumière du temps et de l’espace qui ont apporté à l’humanité, un bagage culturel et esthétique gigantesques.

 

Lorsque j'ai écouté pour la première fois Earl 'Bud'Powell ( je devais avoir 12 ou 13 ans), j'ai compris que quelque chose de 'mystique' , de 'divin' se passait. C'était ce fameux quintette du Massey Hall de Toronto de 1953 je crois.

Il y avait là : Bud, Bird, Diz, Max Roach et Mingus.

Bud POwell me faisait le même effet que Charlie Parker... Je ne sais pas... comme un moteur qui fait tourner les planètes et les systèmes solaires, comme une force et une énergie quasi-surhumaine qui me faisaient monter au 7ème ciel et même plus haut.

 

Le quintette 'magique' ( concert au Massey hall de Toronto - Canada 1953)

Piano : Bud Powell, Contrebasse: Charles Mingus, Batterie : Max Roach, Trompette : Dizzy Gillespie, Saxophone alto : Charlie 'Bird' Parker 

 

C'est curieux, mais au moment où je dois parler de ce musicien, je ne trouve plus les mots. Peut être parce que les mots ne peuvent pas accompagner sa musique... C'est comme pour Bird...La différence, c’est que Bud jouait du piano. Et allez donc essayer de phraser comme Bird ou Bud au piano. Le grand Barry Harris le faisait.

 

 

Barry Harris

 

Et aussi un pianiste français du sud de la France  ( pays d’Aix je crois) Jaillard me semble-t-il, j’ai oublié le prénom.

 

Quoiqu’il en soit, sa musique va bien au-delà du seul phrasé et je trouve, comme Bill Evans, que son rôle en tant que créateur dans la musique du XXè siècle et la Musique tout court, est très-trop sous-estimé. Je trouve cela proprement scandaleux ! On dit que Bud était encore plus « ingérable que Charlie Parker ( des multiples anecdotes rapportées dans ces pages nous le montrent ). Mais ingérable par rapport à quoi ? Par rapport à cette société où l’on considérait et où l’on considère les artistes tels que lui ou d’autres comme de la « matière insignifiante » ? Faire des gâches, des dates, comme ont l’habitude de dire les musiciens, et puis ce serait tout ? Non. Sans l’avoir connu, mais au travers de sa musique et par sensation-sensitivité pure, je puis dire que faire des « dates » n’ont jamais suffi à ce genre de musiciens. Comme cela ne me convient pas non plus. Moi aussi, je suis complètement « ingérable » ( non pas que je me compare à la grandeur de Bud Powell ou de Charlie Parker), mais les autres sont-ils « gérables » avec nous, avec notre musique, notre « poésie », notre sensibilité, notre force d’aimer et « d’appréhender » la vie » ?
Au fur et à mesure que je vieillis ( je préfère dire que je grandis), je deviens aussi « révolté » que ces musiciens, peut être plus, car au contraire d’eux, j’essaie de rester en vie, je fais de la musculation, du sport d’endurance, j’ai peut être une « peur de me détruire » qu’eux n’avaient pas, absorbés qu’ils étaient par le flot déferlant et engloutissant de leur fantastique musique à la richesse inouïe . J’essaie de me maintenir en forme, de vivre le plus longtemps possible, parce que je préfère donner des coups de poing qu’en recevoir, être au-dessus qu’au-dessous… Enfin, je vous dis, j’essaie… Mais l’indifférence est parfois telle que l’on a envie de quitter cette planète …

 

De toutes façons, cette force que j’ai en moi, cette envie de me battre ( pas toujours hélas) cette envie de tout défoncer et d’être le « meilleur », c’est en grande partie à ces deux-là que je le dois, parce qu’ils ont bercé mon enfance, comme Duke, et ils n’ont pas fait que la bercer. Ils l’ont « chamboulée » dans le bon sens, et ils ont même joué un rôle de « nourrice » pour moi, presque de « mère de substitution ».


Alors, je ne leur dirai jamais assez « Merci », même si quelquefois je leur en veux d’être pour beaucoup dans cette voie que j’ai choisie, ou plutôt qui s’est imposée à moi : la voie de l’Art et de la recherche de l’Absolu… C’est une voie très difficile, et on ne sait jamais d’avance où elle va mener, on ne peut la planifier.

 

Encore une chose :

Quelquefois, lorsque je joue, bien que mon discours musical ne corresponde pas toujours formellement à celui de Bud ( je dis bien « formellement »), je me sens tout à coup comme « envahi » par lui. C’est comme s’il entrait en moi, qu’il me possédait dans le sens noble du terme. J’ai ressenti cela avec Bird, c’est ce que j’appelle « l’état de grâce ».
Je me souviens de deux fois notamment, où cela m’est arrivé très puissamment. Dans ces moments-là, on dirait que ce n’est plus moi-même qui joue, mais Bud Powell lui-même… Les deux fois dont je vous parle ( mais il y en a eu d’autres), c’était si puissant que je me suis arrêté, et me suis mis à pleurer, assis par terre, puis à genoux, en disant : « C’est la grâce de Dieu, c’est la grâce de Dieu ! »

Voilà, il fallait que je vous dise cela. Et je vous assure que ces jours-là, ( comme les autres jours d’ailleurs), je n’avais pris aucune drogue que ce soit, ni aucune boisson alcoolisée qui aurait pu me donner des hallucinations…


IL y a quelques jours, je faisais écouter à mon fils Kévin un morceau joué par Bud : « Tea for two », après une longue introduction  « senza tempo » il a pris le thème, et après un Stop-chorus, Bud Powell s’est mis à improviser comme un fou… C’est un disque de ses débuts, disons de sa pleine maturité musicale et il est, sur ce disque, en pleine possession de ses moyens. Au bout d’un demi-chorus, j’ai fait arrêter le disque par Kévin et je me suis mis à pleurer comme un fou. Je disais en bougeant la tête en signe de négation désemparée : «  Je ne peux plus écouter ce type, je ne peux plus écouter ce type : c’est trop fort !! c’est trop fort !! »

On s’est regardés avec mon fils Kévin, et je pense qu’il m’a compris.


Mais par-delà les mots, si vous vous donnez la peine de vraiment l’écouter, c’est la précision et la cohérence du discours à l’état pur, précision ciselée, cohérence à l’état pur ...et pourtant révolte. Mais ces phrases s’envolent comme des poésies et des flambées d’images qui nous font prendre conscience de toutes les corrélations du monde.

 

C’est cela Bud Powell, c’est cela le talent, c’est cela le génie !!

 

 

1°) Place à la préface de Bill Evans

 

Je vais ici parler de mon Ami, celui qui m’a peut être le plus inspiré sur un piano, l’incroyable Earl Bud Powell qui a vécu du 27/09/1924 au 31/7/1966

 

Je vais laisser la parole en PREFACE à Monsieur Bill Evans, qui paradoxalement est peut être plus connu, notamment par les élèves de Paulin Lipiault, que Bud Powell lui-même. Bill Evans est un énorme pianiste, mais le fait qu’un géant de la musique comme Bud Powell ne soit pas enseigné par des professeurs français comme Paulin Lipiault ou d’autres, nous montre la fadeur de leurs sentiments. 

Laissons donc la parole à Monsieur Bill Evans qui va parler de mon Ami, l’extraordinaire et anti-Paulin- Lipiaultnesque  Earl Bud Powell que j’associe, dans mon hommage, à Charlie « Bird »Parker.

 

And now, ladies and gentlemen, Mrs Bud Powell and Charlie Parker…

 

 « De tous ceux que j’aimais, de Bird à Stan Getz, en passant par Miles et beaucoup d’autres dont on ignore que je les ai écoutés, c’est Bud qui m’a le plus influencé.

A 15 ans, j’ai d’abord écouté les disques de Dexter avec Bud, ensuite j’ai écouté Bird, Dizzy, les grands orchestres et tous m’ont influencé ; mais Bud sans doute plus que n’importe qui d’autre.
Je le trouvais très expressif, il dégageait tellement d’émotion !... Mais il y a différentes sortes d’émotions : il y en a de faciles, de superficielles et puis, il y en a d’autres qui ne vous font pas rire, qui ne vous font pas pleurer, qui ne vous font éprouver rien d’autre qu’un sentiment d’absolu. C’est ce que j’ai ressenti avec Bud. On a peut être quelquefois ce sentiment avec Beethoven… Ce n’est pas que ce soit beau, dans le sens de joli ou de brillant, c’est très différent ; c’est quelque chose de vraiment profond . Parmi tous ces géants, Bird, Bud, Dizzy et Miles dont on parle toujours, je pense que Bud est très sous-estimé. Bud est considéré je ne sais comme quoi, je ne sais comment… Mais moi, je n’ai jamais pensé comme cela. »

                                   Bill Evans ( Oslo 1964)

 

«  Si je devais choisir un seul musicien pour son intégrité artistique, pour l’originalité incomparable de sa création, mais aussi pour la grandeur de son œuvre, ce serait Bud Powell. Personne ne lui arrive à la cheville. »

                                                 

                                   Bill Evans ( commentaires recueillis    

                                                                après le concert de Bill Evans à

                                                            l’Espace Cardin à Paris le 26/11/79 )

 

 

Bill Evans

 

_____________

 

Je reprends la parole.


Une magnifique préface n’est-ce pas ? Un bel hommage de quelqu’un qui sait de quoi il parle.

Pour ma part, je ne vais pas ici me lancer dans des discours techniques et harmoniques sur ce qu’ont pu apporter des gens comme Bud Powell, ce serait déplacé me semble-t-il.

Je vais vous parler de l’homme , de l’artiste, de ses souffrances, de ses rencontres, de sa création, de son intelligence…

 

Et puis, tiens, tout de go, j’ai envie de placer ici un poème de Bud, c’est bizarre, lui aussi écrivait des poésies.

Ce poème ( ainsi que d’autres extraits) constitue la terminaison de l’excellent livre de Francis Paudras, que je vous conseille fortement de lire : « La danse des infidèles ou Bud Powell », un livre plein d’émotions, de rencontres, et qui narre la relation de deux hommes venus d’horizon différent, et dominés d’une même passion : la musique.

 

 Bud

 

               ETERNITE

 

Après le soir de ton départ,

Je n’ai plus retrouvé la joie de vivre.
Je n’ai jamais connu un sourire plus poli

Avant que tu ne m’embrasses

Je n’ai jamais connu la joie de vivre !

Après que je t’aie donné mon affection,

Tu es parti sans me dire au revoir.
Ce qui doit arriver arrivera.
Curieusement j’ai trouvé quelqu’un qui comble un vide

Quelque part, d’une certaine manière, oui

Jamais ce qui s’est passé n’aurait dû arriver

Qu’est-ce que cela peut bien me faire maintenant,

Il faut le supporter

Je ne serai pas surpris, je suis marqué par la malchance

Tu verras, même si plus jamais on ne s’étreint,

Il n’y a pas de fin *

Adieu

 

                                Bud Powell ( 24/07/66 Kings             

                                  County Hospital, une semaine

                                 avant sa mort, poème sans doute

                                destiné à son ami Francis Paudras)

* Ici Bud a écrit : There is know end.

 

Voilà, “there is no end”  ou “there is know end”, là est toute la question. IL y a des gens comme cela qui, avec une lettre ou une note peuvent tout changer, il faut suivre le labyrinthe.

Je vous accorde que, quelquefois, cela ne veut rien dire , mais souvent cela veut dire quelque chose.

J’ai le même problème, moi, cela me joue des tours avec les gens, ils ne me comprennent pas. Quelquefois je leur dis que je les aime, et  ils comprennent le contraire. On dirait qu’ils ont peur.  Oh non, je ne me compare pas à Bud ... Bud Powell c’est Bud Powell, moi je m’appelle Patrice, et Patrice va justement essayer de vous expliquer avec l’aide de Francis Paudras comment est né ce surnom de Bud.

 

2°) Place à Francis Paudras avec des extraits de son livre : 'La danse des infidèles'

 

 

-> Version traduite en anglais

 

Version française

'La danse des infidèles' aux Editions L'instant-1986.

 

Il existe une version de luxe, contenant une 'mine d'or' de photos faites par Francis Paudras et d'autres amis et musiciens.  

 

Tout d'abord l'introduction à son livre, puis Francis Paudras nous explique comme Earl Powell est 'devenu' Bud Powell. Enfin, il développe une idée très intéressante sur la corrélation entre des gens comme Bud, ou Bird ou Dizzy ou d’autres et des musiciens comme Samson François, Debussy, Ravel, Stravinski, Bartok et Horowitz.


 

 1°

Introduction

 

Extrait du livre de Francis Paudras « La danse des Infidèles »

 

Pour écrire ce livre, j’ai dû vaincre des empêchements tels que j’ai craint de ne jamais l’entreprendre. Tout d’abord, parler de Bud Powell me semblait presque indécent. Comment, en effet, trouver les mots justes pour traduire l’immense émotion qu’avaient fait naître en moi le personnage et son œuvre ? Ma passion que je croyais aveugle, mon enthousiasme que certains considéraient comme excessif et en conséquence, ma crainte d’être trop absolu, se sont pourtant dissipés pour faire place à une sereine détermination.
Le texte qui suit est donc le prolongement d’un cri du cœur, mais aussi le reflet d’une totale volonté de rester le plus proche possible des réflexions que je m’étais jusqu’à ce jour intimement réservées. Plutôt qu’anecdotique, il est le fruit d’une longue méditation depuis 1956, époque à laquelle je vis Bud Powell pour la première fois.
Je ne prétends pas révéler toutes les facettes de l’univers intérieur de Bud. La complexité de son esprit génial, maintiendra sans doute un mystère autour de sa personnalité si attachante. Cependant, laisser sombrer dans l’oubli l’œuvre colossale de cet ange déchu m’aurait semblé une des injustices les plus intolérables de notre temps.
Consacré  à l’un des plus grands esprits de la Culture Noire Américaine, cet ouvrage m’a été inspiré à moi, un Blanc ( puisque telle semble être ma couleur de peau), pour la simple raison que sa musique m’apparaît désormais comme un phénomène universel. L’œuvre de Bud Powell n’est pas seulement le message d’Amour d’un artiste noir aux Noirs ; elle est aussi un message de Beauté, d’Espoir et de Paix aux hommes du monde entier.

Cette certitude m’a fait envisager la rédaction de ce livre avec d’autant plus d’enthousiasme, que la vie et l’œuvre de ce génie ne semblent pas avoir inspiré les commentateurs au-delà d’anecdotes éculées et de considération dérisoires. Mes propos passionnés ne sont pas dictés par un romantisme échevelé, mais par trente années d’étude assidue et approfondie de son œuvre, que je considère comme l’une des approches les plus convaincantes de toute l’histoire de la musique.
Je dois aussi ajouter que je suis très conscient de l’opinion que les Américains concernés par le jazz peuvent avoir des amateurs européens. Maintes fois, ils ont affirmé que nous avions une conception beaucoup trop romantique du phénomène « jazz » et que nous avions une notion erronée de l’univers dans lequel évoluent ses créateurs. Ces remarques et critiques ne m’ont pas donné envie de modifier mon point de vue. Les Français en savent peut être beaucoup moins long que les Américains qui ont vécu ces événements musicaux, mais ces derniers en savaient de toute évidence trop peu, pour écrire de vraies études comme celles auxquelles nous aspirons tous, nous les amateurs de jazz.

Par ailleurs, après une vie entière consacrée à cette musique, je persiste à penser que ce n’est pas par hasard que les grands musiciens américains ont bien souvent trouvé leur consécration en France et en Europe, où beaucoup d’entre eux se sont d’ailleurs installés. Si j’en crois ma propre expérience ( et celles d’observateurs aussi bien placés que moi), ils ont trouvé notre vision, nos conceptions et notre accueil très à leur goût.

L’option de la société américaine, où le dollar est roi, s’accorde mal avec les exigences artistiques des musiciens. Aux Etats-Unis, ils se sont sentis de plus en plus étrangers à cette société de consommation à outrance dans laquelle business, opportunisme, rentabilité et profits immédiats faisaient référence en primant sur toute autre considération. Des musiciens comme Billie Holiday, Lester Young, Kenny Clarke, Theolonious Monk, Fats Navarro, Charlie Parker, Bud Powell et Bill Evans, pour le citer qu’eux, n’acceptèrent jamais l’intégration  dans un système aux antipodes de leur démarche artistique.
Par leur refus catégorique d’accepter toute compromission, ils ont affirmé leur désir de suivre les maîtres classiques du vieux continent. ON comprend qu’ils se soient mieux accommodés de l’esprit européen et de notre romantisme. J’ai  ressenti, chez les musiciens américains, une profonde nostalgie pour les racines d’une certaine musique, européenne.
Theolonious Monk, par exemple, déclare dans une interview : « Nous aimions Ravel, Stravinski, Debussy, Prokofiev, Schoenberg et peut être avons-nous été influencés par eux. »

Si l’Afrique est responsable, en bonne part, de la pulsation du jazz, les structures, les conceptions harmoniques et les mélodies font référence aux créateurs de notre continent.
Lors d’une conférence à Houston, Texas, en avril 1928, Maurice Ravel déclarait : «  Folklore ? Mais que représente au juste votre folklore ? Des airs indiens ? Sont-ils américains ? Des négrospirituals ? Des blues ? Mais sont-ils américains ? »

Dans sa déclaration très prémonitoire, Ravel semblait  ne pas exclure le développement d’une nouvelle école européenne pour prendre la suite de la musique classique.  IL n’imaginait sans doute pas que l’école américaine représentée par Art Tatum, Charlie Parker, Bud Powell, Bill Evans entre autres, serait en fait seule à pouvoir prétendre à la succession des grands classiques. Après Chopin, Debussy, Fauré, Ravel et Lili Boulanger, après Wagner, Scriabine et Rachmaninov, l’Europe cherchait la continuité de son élan romantique. Il allait la trouver dans la musique américaine dite de « jazz », musique classique de demain.
On pourra prendre conscience, en lisant ce livre, de la différence qui sépare la réalité de la fiction. La comparaison des faits réels avec les écrits de chroniqueurs, qui se crurent obligés de parler de cette période de la vie de Bud avec moi par exemple, est assez éloquente. On imaginera mieux alors, l’attention qu’il faut porter à leurs propos sur le passé de BUd. Ils ne se sont pas plus penchés sur ce passé   que sur l’époque de sa vie chez moi. IL leur aurait été facile d’en savoir plus, en s’informant directement auprès des intéressés ; mais il est plus simple, bien sûr, de colporter des ragots. Ils ont ainsi entretenu une légende qui n’a fait que du mal à Bud. Aucun ne s’est vraiment attaché à l’étude de sa musique, qui est pourtant le seul sujet qui nous intéresse.
Par ailleurs, si j’apparais quelquefois peu tendre et peu charitable à l’égard de certains, je ne m’en excuse point. Mes propos ne visent qu’un but : rendre justice à un homme que peu de gens ont ménagé. La seule  chose qui m’importe aujourd’hui, c’est de montrer clairement et sans détour, l’arbitraire, l’adversité et la malveillance auxquels il se heurta durant son incroyable existence. Confortés par la conspiration du silence, toujours fort bien entretenue autour de Bud, beaucoup agirent sans vergogne et profitèrent de lui sans souci.
J’oublierai volontiers certains musiciens qui l’ont pillé ou parodié, alors que d’autres désertaient délibérément son œuvre en feignant aujourd’hui d’ignorer jusqu’à son nom, pour mieux revendiquer la paternité de certaines formes musicales dont il fut l’innovateur.

 

It never entered my mind

( je ne m'y attendais pas)

 

[…] Lorsqu’ils étaient enfants, Earl (Bud) et Richie, son cadet de 8 ans, jouaient dans les rues de leur quartier, autour de l’avenue St Nicholas et de la 149ème Rue à Harlem. Ils croisaient souvent un mendiant, toujours le même, qui à chaque fois les sollicitait. Un jour qu’ils faisaient les courses pour le repas, le mendiant se fit plus pressant. Ils s’arrêtèrent alors pour évaluer la monnaie qui leur restait et tandis que Bud hésitait, Richie plaida en faveur du clochard, en balbutiant tant bien que mal. Il avait perdu quelques dents de lait sur le devant et son élocution était devenue laborieuse. Il appelait son frère « bros » ( abréviation de brother), ce qui dans sa bouche, donnait quelque chose comme « buth » et le mendiant compris « Bud »

-S’il te plaît, Bud, donne-moi quelque chose, s’il te plaît…

La scène se reproduisit tous les jours et chaque fois, le clochard l’appela Bud. Richie adopta ce surnom, bientôt suivi par tout son entourage...

 Dans le quintet de Clifford Brown ( trompettiste), Richie Powell est au piano.

 ( […] Au petit matin de ce 26 juin 1955, Clifford Brown monte dans la nouvelle Pontiac de Richie Powell. Ils doivent retrouver Max Roach à Chicago en passant par Elkhart, dans l’Indiana, où une manufacture de trompettes tient à lui présenter son nouveau modèle. A la demande de son mari trop fatigué, tout comme Clifford, la femme de Richie Powell prend le volant. Il fait nuit, ils sont partis à trois heures du matin, le temps est pluvieux. Inexpérimentée, dotée d’une mauvaise vue, la conductrice rate un virage sur le Pennsylvania Turnpike. Richie, Nancy Powell et Clifford Brown meurent sur le coup. Sitôt connue, la nouvelle fait l’effet d’une bombe…[…] extrait du livre 'Be-bop' d'Alain Tercinet, collection Birdland)

 

... Au cours de toutes ces années passées aux côtés de Bud, je ne me suis jamais habitué à cette extraordinaire situation, devenue pourtant normale et routinière. De constantes vagues d’émotion me submergeaient.  Tout cela était incroyable ; ce qui arrivait dans ma modeste existence avait quelque chose d’irréel. La profonde affection qui nous liait n’engendra jamais cette sorte de familiarité déplacée, qui dégrade  les vrais rapports affectifs. Nous étions comme des parents. Il y avait belle lurette que je ne serrais plus la main de Bud pour lui dire bonsoir. Nous nous embrassions comme du bon pain et cela était spontané et naturel. Nicole ( P.G: c'est la femme de Francis Paudras ) considérait Bud comme un membre de la famille. Devant ses attitudes désemparées et son apparente démarche enfantine, elle s’occupait de lui comme d’un fils et il adorait cela. Il avait un immense besoin d’affection. Il aimait être dorloté, et Nicole, avec son exubérance méridionale, le gâtait comme un gosse. Je contemplais cette situation, émerveillé, et quelquefois dans un éclair de lucidité, je me prenais à méditer sur l’immense stature de Bud. Sa simplicité naturelle et son incroyable humilité arrivaient à masquer son importance aux yeux des  gens. Je repensais à tout ce qu’il représentait, en définitive, dans l’univers musical et j’en restais pétrifié. Quelle leçon !...

 

Le jazz moderne était arrivé clandestinement en Europe et en particulier en France, comme une bouffée d’air pur, pendant une effroyable époque de terreur, de frustration et d’asphyxie. Cette musique avait été immédiatement ressentie par les hommes épris de liberté comme un hymne universel d’évasion et de paix. Cela échappera sans doute toujours à ceux qui ne l’ont découverte que beaucoup plus tard. Subjectif ? Je ne le crois pas. Il ne faut pas oublier que la musique de l’ère bop a pris son essor entre 1940 et 1946, au cœur de la tourmente qui ravageait le monde entier. On avait compris, du côté du grand Reich où le pas de l’oie supplantait largement le fox-trot, que je jazz et sa pulsation galvaniseraient le monde intelligent plus sûrement et plus longtemps que le son et la cadence des semelles de plomb.

Dans le même temps, aux Etats-Unis, les Noirs luttaient pour leurs droits et leur liberté, afin d’échapper aux mêmes souffrances que celles des Blancs écrasés sous la machine destructrice de l’envahisseur sur notre continent. La révolution culturelle des Noirs s’imposa précisément à l’époque bop. Un groupe de jeunes « aristocrates de l’esprit » tentait de repousser les limites des capacités intellectuelles au-delà des frontières connues. Ultérieurement, le monde des initiés devait en prendre conscience en méditant sur le slogan « Black is beautiful ». Sans compromission, luttant contre la facilité et le vulgaire, ils s’imposèrent aux esprits en quête de beauté, avec une force et une conviction incomparables, uniques peut être dans toute l’histoire de la musique. Je continue à penser que cette révolution esthétique créée par les Noirs sera le plus durable et la plus définitive. D’autres manifestations dans lesquelles ils se sont compromis depuis pour suivre les Blancs dans leurs suggestions, font figure de « happening » et desservent plus leur cause qu’elles ne font leur promotion dans la société. En quelques années, les Noirs illuminèrent  une ère nouvelle qui n’en est encore qu’à ses débuts. La leçon était de taille et n’est certes pas encore digérée.

D’ailleurs les géants et les détenteurs de la musique « admise » à cette époque ne s’y trompèrent pas. Debussy, Ravel, Rachmaninov, Stravinski et Bartok s’intéressèrent à ce nouveau courant. Parlant de son premier concerto (appelé aussi Concerto américain) composé au retour de son voyage aux Etats-Unis, Ravel déclarait lui-même dans une interview au Daily telegraph : « A certains points de vue, mon Concerto n’est pas sans présenter quelques rapports avec ma Sonate de violon ; il apporte quelques éléments empruntés au jazz… »

Et à propos du Concerto pour la main gauche :

« … de caractère assez différent et en un seul mouvement, avec beaucoup d’effets de jazz et l’écriture n’est pas aussi simple. »

Piloté dans des clubs de jazz américains par des musiciens comme Horowitz ou Gershwin, Ravel avait pris des notes certains soirs. Il donna ces relevés à son chef d’orchestre Manuel Rosenthal qui quelque temps lus tard, faisant allusion aux difficultés techniques rencontrées à leur lecture, fit cette savoureuse remarque :

-        Mais, c’est injouable Maître !

Et Ravel lui répliqua d’une façon cinglante :

-        Pensez-vous que j’aie pu me tromper en prenant ces notes. 

Toutes ces réflexions sur l’importance de certaines influences me tourbillonnaient dans la tête. Bud Powell, cet homme discret qui traversait la vie comme l’être le plus démuni de la Terre, détenait la somme des connaissances musicales de son temps. Ce bagage musical avait fait de lui non seulement l’héritier d’une tradition, mais aussi le chef de file d’une école dont les adeptes ignoraient bien souvent jusqu’au nom de son créateur.  […]

Bud Powell photographié par Francis Paudras lorsque ce dernier l'hébergeait à Paris dans son petit appartement . 

 

In the mood for a classic

( d’humeur classique)

 

Extrait du livre de Francis Paudras « La danse des Infidèles »

 

Le grand pianiste classique, Samson François, ne rait guère de soirées au BlueNote, lorsque Bud y jouait. Il arrivait discrètement au fond de la salle, le plus souvent  à la fin du premier set. Il restait debout, s’imprégnant de l’atmosphère et dès qu’il apercevait une place libre près du podium, il s’y faufilait. Je me délectais en voyant ce grand musicien écouter, la tête dans les mains. Le set terminé, Samson contemplait Bud sans dissimuler son admiration, mais jamais il ne tenta de s’approcher de lui ni de lui parler. Apparemment intimidé, il se retranchait comme un auditeur ordinaire, dans une extase silencieuse. Alors qu’il bavardait avec Nancy Holloway ou Bobby Parker, il se retrouvait parfois près de Bud et malgré l’intérêt qu’il portait à ces charmantes chanteuses, il n’avait d’yeux que pour lui. Plusieurs fois il me dit sur un ton de grande confidence :

« - Tu sais, Bud est un génie. Quel musicien, quel virtuose ! Il a tout pour lui… »

De mon côté, j’avais parlé de Samson à Bud, le présentant comme le plus grand interprète de Chopin et aussi de Ravel, à mon goût. Il avait été très impressionné et depuis, il le regardait à son tour, très intensément, sans pour autant lui adresser la parole. Un soir, n’y tenant plus, je décidai de les présenter l’un à l’autre. A la fin du set, Samson était retourné s’asseoir au fond du club et pour une fois, il était seul. Profitant de cette opportunité, j’allai vers lui et l’invitai à venir à notre table.

«  - Samson, j’aimerais te présenter Bud qui a très envie de te connaître. »

Bud, sans comprendre mes paroles, avait deviné mon intention et déjà il était debout, très digne et manifestement intimidé. Après des présentations ( de principe !), ils se prirent les mains et restèrent ainsi sans un mot, les yeux dans les yeux, pendant un temps indéfinissable. Ce fut un grand moment au cours duquel j’eus la confirmation que les silences sont souvent bien plus éloquents que les mots.

Je ne pense pas qu’ils aient échangé la moindre parole ce jour-là ( pas plus que les autres jours d’ailleurs), mais le magnétisme qui les attirait l’un vers l’autre faisait le nécessaire. Ce soir-là, je crois bien que Bud joua tout spécialement pour Samson et ses ballades eurent certaines intonations polonaises ! [ …]

 

Le livre de Francis Paudras a servi de trame au film de Bertrand Tavernier ' 'Round Midnight' ( Autour de Minuit) où Bud Powell est ici représenté par un saxophoniste du nom de Dale Turner (sous les traits de Dexter Gordon, saxophoniste ténor)

 

 

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