BUD POWELL ( SUITE )

BUD POWELL ( suite)

 

Place à Francis Paudras avec la suite des extraits de son livre : 'La danse des infidèles'

 

Glass enclosure

( emprisonné dans le verre)

 

Extrait du livre de Francis Paudras « La danse des Infidèles »

 

 Folie : trouble mental, dérèglement, égarement de l’esprit ( extrait du Larousse).
Caractère de ce qui échappe au contrôle de la raison. Manque de jugement, absence de raison ( extrait du petit Robert)

 

Au fil de toutes ces expériences très révélatrices, sa philosophie se précisait pour moi et je le comprenais de mieux en mieux. Cependant, malgré cette complicité grandissante, il ne parvenait toujours pas à se libérer complètement et à communiquer de façon régulière. Un jour il me parut d’employer les grands moyens. Inutile de finasser ! J’allai chercher une bonne vieille bouteille de vin qu’il regarda intrigué et  je m’installai en face de lui, bien décidé cette fois à forcer la porte de sa tour d’ivoire. J’engageai aussitôt un long monologue, virulent et passionné.

« - Bud, écoute bien ce que je vais te dire. Tu es l’être que j’aime le plus au monde. Je ne supporte plus ta tristesse, elle me démolit. Je suis ton ami, je t’en supplie, parle-moi. Déballe tout, nom de dieu. Parle, parle, je veux comprendre. Je peux t’aider. Qu’est-ce qui te ronge ainsi continuellement ? Pourquoi restes-tu silencieux, muré dans ta peine ? Je ne suis ni médecin, ni psychiatre, mais je crois que je peux t’aider, te protéger. Je suis complètement avec toi. Tu n’as plus rien à craindre ; moi vivant, personne ne te fera plus jamais de mal. Tu dois avoir confiance en moi. Parle, je t’en supplie... »

Ce fut quelque chose comme ça, une longe tirade expulsée avec toute l’énergie de mon désespoir et je m’arrêtai, à bout de souffle. Bud me regardait, suffoqué. Ses yeux graves eurent soudain une expression terrible que je ne leur connaissais pas. Il reprit plusieurs fois sa respiration, comme quelqu’un qui sort  de l’eau après une trop longue immersion et dominant son émoi, il saisit mes mains qu’il serra convulsivement, au risque de me briser les doigts ; puis il me dit d’un trait, d’une voix monocorde et ferme :

« - Je souhaite que ton esprit soit toujours en accord avec toi-même et reste confortablement installé dans un corps robuste et bien équilibré ( traduction littérale). »

Je restai sans voix. Je n’étais pas certain d’avoir bien compris le sens exact de cette  phrase, en apparence anodine.

Il me regardait, les yeux bouleversés par l’effort  et l’émotion. J’étais abasourdi par le timbre différent de cette voix presque étrangère.

Ans un effort surhumain, il avait accepté de me révéler l’inavouable tourment que sa pudeur lui avait fait exprimer par un souhait à mon  égard. Il me prouvait ainsi qu’il était conscient du combat infernal que son esprit intransigeant, sollicité par les forces inconnues, incontrôlables et sans doute contradictoires, avait à livrer en permanence. Un combat incessant que son corps vulnérable et déjà bien éprouvé avait désormais peine à soutenir. Il me livrait cette insupportable réalité qu’il cachait comme une tare, préférant l’aliénation à l’inquisition. Il venait de me remettre indirectement la clef de son mystérieux univers. En me révélant la preuve définitive de sa lucidité. Le combat permanent que se livraient chez lui le psychisme et le physique et dont il venait de me faire l’aveu, illustrait les confidences faites  au psychiatre de Laënnec. Cette lutte épuisante qui n’avait pas échappé aux médecins méritait-elle le diagnostic de schizophrénie ?

Chez un homme aussi lucide, d’un tel génie créateur, ce diagnostic impliquait-il des internements, des électrochocs et des narcotiques à haute dose ?
Moi vivant, je m’étais juré que cela n’arriverait plus. Cette confession faite à moi seul, scella définitivement notre attachement l’un pour l’autre. Désormais, nous étions deux ) savoir. Bud pourrait se reposer sur moi ? Cette confidence fut pour moi la plus grande preuve d’affection et de confiance que Bud pouvait m’apporter. Fait significatif, Bud ne m’appela désormais plus Francis, mais généralement « Brother ».   […]

 

 

Rue de Clichy

 

Extrait du livre de Francis Paudras « La danse des Infidèles »

 

[…]   Jimmy Smith : « J’ai bien connu Bud et son frère. Je jouais au cow boy avec Richie. J’allais chez eux tous les jours et Bud se moquait de Richie et de moi, disant qu’on ne pouvait rien tirer de nous. Mais il trouvait que j’avais plus de cran que Richie, parce que ce dernier remettait tout à plus tard, alors que moi, je désirais au moins apprendre. J’observais Bud, le jeu de ses mains et je m’émerveillais de sa façon d’attaquer tout à fait unique. »

 

Jimmy Smith

 

F.P Quand il se laissait aller à quelques confidences, Bud me racontait que lorsqu’il était enfant, il héritait généralement des corvées ménagères réparties par les parents entre les trois frères. Richie, petit dernier et enfant chéri de la famille, n’était pas en reste pour le tarabuster et selon Bud, William, son frère aîné, s’associait volontiers à lui pour obtenir, grâce à quelques subterfuges ou à la manière forte, que Bud fasse à leur place ce qu’on leur avait ordonné. Richie, le cadet, n’éprouvait-il que de l’admiration pour son aîné ? Les confidences de Bud reflétaient des rapports entre eux parfois difficiles.

Ainsi Richie voulut apprendre le piano et il s’adressa à Bud qui était déjà un pianiste accompli. Sa formation classique et son expérience  dans le domaine du jazz le désignaient comme un professeur idéal. Bud commença donc à lui donner des leçons, mais il considéra après quelques temps que l’attitude de Richie n’était pas digne des efforts qu’il déployait et il cessa de s’occuper de lui. Bud ajouta qu’il travaillait d’une façon anarchique et peu sincère.

L’organiste Jimmy Smith, originaire de Norristown en Pennsylvanie, confirme ce que Bud disait de ses relations avec son frère, dans une interview qu’il accorda à Jazz Hot en mars 1958 : « J’ai bien connu Bud et son frère. Je jouais au cow boy avec Richie. J’allais chez eux tous les jours et Bud se moquait de Richie et de moi, disant qu’on ne pouvait rien tirer de nous. Mais il trouvait que j’avais plus de cran que Richie, parce que ce dernier remettait tout à plus tard, alors que moi, je désirais au moins apprendre. J’observais Bud, le jeu de ses mains et je m’émerveillais de sa façon d’attaquer tout à fait unique. »

 

Finalement, Richie abandonna le piano pour s’essayer à la batterie et demanda à Max Roach, compagnon régulier de Bud, de lui donner des leçons. Max le fit travailler pendant plus d’un an.

-                   Les résultats ne sont pas très brillants, se souvient Jackie Mc Lean, et Max lui conseilla de se remettre au piano.

Richie revint voir Bud et lui promit, cette fois, d’être sérieux et studieux. Il semble bien qu’il ait tenu promesse puisque deux ans plus tard, il jouait déjà professionnellement, pour d’ailleurs bientôt rejoindre le quintet de Clifford Brown. Cette anecdote assez étonnante tenterait à prouver que décidément les membres de cette famille n’étaient vraiment pas ordinaires !

En évoquant avec tristesse la disparition brutale de Richie dans l’effroyable accident de voiture qui coûta aussi la vie à Clifford Brown, Bud répétait sans cesse comme pour lui-même, d’une voix consternée : « Il était si jeune, si jeune… Il aurait encore fait des progrès. Tu sais Francis, il était si jeune… »

 

Malgré l’autorité indiscutable qu’il représentait dans le monde de la musique et une intelligence très affûtée, Bud manifestait ( comme une énorme contradiction) une crédulité surprenante dans la vie. Ce qui en conséquence lui donnait un curieux comportement d’enfant. Ses questions incessantes à propos de la famille me confirmaient ses pensées en permanence.
A cette époque, il était sans nouvelle des siens. Ce douloureux silence ajouté à l’éloignement forcé devait, j’en suis sûr, lui peser bien lourdement. Le besoin d’affection et l’absence de confort familial consécutif à la rupture de ses parents, semblaient avoir provoqué chez lui comme un arrêt de croissance psychologique, un refus de grandir en quelque sorte. J’avais l’impression qu’il était dans l’attente d’un événement qui lui aurait permis de reprendre une évolution normale vers sa vie d’adulte. Mais il n’arriva rien de tel dans cette existence mal commencée sur le plan affectif. Avec de pareilles lacunes, Bud était plus vulnérable qu’un enfant de cinq ans. Cependant, sa démarche ne changea jamais. Malgré tous les signes extérieurs discutables de sa vie d’homme différent, rien de vint jamais entamer son intégrité spirituelle et musicale.

Ne serait-ce que pour cela, Bud m’imposera toujours le plus profond respect.

    

 Francis Paudras

 

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